La grand-mère de Serge Lambert, un des lecteurs de ce site, fut de 1936 à 1966 receveuse buraliste de la Neuve-Lyre. En tant qu'auxiliaire de l'administration des Contributions Indirectes, Mme Crut cotoya les bouchers, les charcutiers, les paysans, notamment les bouilleurs de cru du pays. Serge Lambert raconte :
Jusqu'à la fin des années 1940 du mois de décembre à début janvier, tous les habitants des Deux-Lyre qui avait une bicyclette sont passés dans sa petite maison pour retirer moyennant espèces sonnantes & trébuchantes leur plaque de vélo.
Les bouchers et les charcutiers de la Jeune & Vieille Lyre lorsqu'ils tuaient une bête étaient également tenus de venir déclarer l'abattage. Ceci a continué jusqu'à la fin des années 1950 où un abattoir devant desservir la région fut construit à Rugles.
Un autre contrôle était exercé sur la livraison des céréales soit au moulin Legal soit à la coopérative ou pour tout transport sur la voie publique Les paysans étaient tenus à venir chercher un acquis de circulation. Ces récépissés pouvaient être contrôlés à tout moment par la gendarmerie ou l'administration. (Dans mon souvenir le premier paysan devenu agriculteur fut M. [Gilbert] Pecaud qui fut, sinon le premier, mais un des premiers à utiliser une moissonneuse batteuse).
Une préoccupation importante de l'administration était le contrôle de la fabrication du calvados et la lutte contre le trafic. A la fin des années 40, il y avait trois bouilleurs de cru sur la région : le père Maillard qui devait habiter la Vieille-Lyre mais sans certitude, Pillard une force de la nature de la Vieille-Lyre et un dénommé Paillot du Fidelaire mais le père Maillard disparut rapidement du paysage. Ceux-ci pouvaient distiller soit à domicile soit à ce qu'on appelait « l'atelier public ». Je ne me souviens plus où était l'atelier pour la Vieille-Lyre mais pour la Neuve-Lyre, la « chaude » (l'alambic) était installée à Chagny sur la bande de terre située entre les 2 ponts. Les particuliers pouvaient porter leur cidre à distiller après avoir fait une déclaration de transport puis après distillation venir déclarer chez ma grand mère la quantité d'alcool obtenue. Il y avait une exonération de taxes jusqu'à 10 litres d'alcool pur pour ceux qui possédait le privilège de bouillir et au dessus de cette quantité, il fallait payer des droits. Il va sans dire que tout le monde trichait un peu mais les contrôleurs et les inspecteurs étaient habilités à se rendre chez les particuliers pour contrôler les quantités déclarées. Cela pouvait parfois mal se passer : je me souviens d'un contrôleur basé à Rugles qui fut pris à partie et se retrouva arrêté pendant de nombreuses années ! Il y avait également des distillations clandestines et parfois des saisies importantes d'alcool.
Il y avait à Auvergny un vieux paysan normand le père Portman dont la passion était l'élaboration du calvados. Il avait une appellation contrôlée « Calvados du pays de la Risle » et tous les ans se rendait à la foire de Paris exposer son produit. Tout particulier lui achetant du calvados était tenu de venir chercher un acquis de circulation chez ma grand- mère sur lequel était spécifié la quantité, le moyen de transport, le lieu de destination et le temps de transport Titre de circulation devant être montré à tout contrôle (gendarmerie et administration des Contributions Indirectes). Il faut dire que l'alcool tenait une grande importance dans la campagne et donnait lieu à un important trafic. Je me souviens d'un charretier me disant qu'il était venu travailler dans cette ferme car il y avait la "goutte " au café midi & soir.
Dans le domaine de la boisson, la maison Boulay et ensuite les repreneurs était tenue de déclarer toutes leurs entrées. Pour leur éviter de venir chercher un titre de circulation à chaque livraison, ma grand-mère préparait un registre dument tamponnés et ce sont les négociants qui remplissaient le titre de circulation. Il va sans dire que les contrôleurs de l'administration allait fréquemment s'assurer de la concordance entre les entrées et les sorties.
Lors des fêtes des Deux-Lyre, de Chagny et de la gare, les forains et les organisateurs du bal étaient tenus de faire une déclaration d'installation puis après la fête, de déclarer leur chiffre d'affaire, chiffre qui était assujetti à une taxe.
Je dois bien oublier quelques autres activités.
Lors des obsèques de ma grand-mère, en septembre 1966, l'église était comble.
(en photo, une bouteille de Calvados, la Vieille Masure, production de la maison Boulay. Merci à M. etr Mme Giron pour l'envoi de ce document)